Annecy 2012
AAA et café-croissant en bonne compagnie
Par Kiwi, jeudi 28 juin 2012 à 16:30
Annecy, son festival chaleureux, ses apéros improvisés à toute heure, ses pique-niques sous un soleil de plomb… cette année se sont ajoutées à cette liste très raccourcie les matinées "café-croissant" organisées par l'Atelier d'Animation d'Annecy ou AAA au cinéma Les 4 Nemours, et animées (sic) par l'inénarrable Alexis Hunot alias Zewebanim, activiste de l'animation qu'on ne présente plus ici. C'est ainsi que durant quatre matinées - soit du mardi 5 au vendredi 8 juin, les festivaliers et autres curieux étaient conviés à partager un café, puis à écouter Alexis interroger ses invités et visionner quelques extraits ou films choisis au préalable - chaque discussion étant suivie d'un court échange avec le public, qui s'est bien souvent prolongé à l'extérieur du cinéma, sous les arcades ou sous un parapluie.
La première matinée était axée sur le thème "Les écoles d'animation en France". Les invités étaient : Marcel Villoing pour Gobelins école de l'Image, Bernard Gabillon pour le DMA de l'ESAAT de Roubaix, Laurent Pouvaret pour La Poudrière, Jean-Pierre Denève également pour le DMA de l'ESAAT, et enfin Marie Paccou pour le DMA de Cournon d'Auvergne. Je ne reviendrai pas sur les différents cursus, modalités d'entrée et autres spécificités de chaque formation représentée, puisque qu'on peut trouver ces informations via le site du RECA ou Réseau des écoles françaises du cinéma d'animation.
Après un bref descriptif de chaque établissement, les intervenants ont abordé entre autres le thème de la "couleur" des différents DMA existant actuellement dans l'hexagone - leurs différences dans les programmes, la pédagogie et le choix des intervenants, et également leurs atouts. L'échange était illustré par la projection de bandes démo d'élèves, et par des témoignages d'étudiants ayant intégré plusieurs écoles d'animation à la suite. Laurent Pouvaret de la Poudrière est revenu sur le cursus de cette formation puis ce fut au tour de Yan Volsy, compositeur et intervenant dans cette école d'aborder le travail de collaboration professionnel/étudiant - les films d'une minute des élèves de première année furent projetés - dont "Nos mains se souviendront" réalisé par Marine Blin également conviée autour de la table (mais qui s'était lavé les mains avant). Enfin, la discussion autour de cette école-phare a permis à Benjamin Renner de rejoindre les invités, lui-même ancien élève de la Poudrière, et co-réalisateur avec Vincent Patar et Stéphane Aubier du long-métrage d'animation très attendu Ernest et Célestine dont la sortie est programmée pour décembre 2012. Il est revenu sur son beau parcours depuis la sortie des études jusqu'à aujourd'hui.
Nos mains se souviendront
Le mercredi matin, Alexis avait choisi le thème central de "l'animation indépendante au Japon", épaulé par l'incroyable Ilan N'Guyen, historien du cinéma d'animation japonais. Après avoir synthétisé son propre parcours en une phrase (une phrase stylée "Ilanien"), Ilan a commencé à expliquer les origines de l'émergence d'une production d'animation indépendante au Japon dans les années cinquante (rejet des critères commerciaux, désir de collaborer au-delà des frontières… pour résumer d'une manière éhontée) et pour illustrer son propos, on a pu voir des films tels que Love de Yôji Kuri (1963), réalisateur qui fut le porte-étendard de cette nouvelle alternative. Furent également projetés ou simplement cités : Ne cassez pas les branches (1968) et House of Flame (1979) - le dernier film d'une trilogie autoproduite réalisée par Kihachiro Kawamoto. Puis Ilan a abordé une partie de la carrière de l'incontournable Koji Yamamura, avec visionnage de Amefuri Kumanoko (2010), un délicat hommage à Norstein, puis de Anthology with Cranes (2011) dans lequel l'artiste met en scène les figures d'une peinture de paravent du 17e siècle. Suivirent ensuite deux épisodes d'une adorable série éducative pour la NHK adaptée de textes du poète Arthur Binard, Colors et Shapes (2011). La discussion autour du travail de Koji Yamamura se terminera avec le beau "Muybridge's Strings" (2011) qui est la première collaboration de l'ONF avec un auteur japonais, et qui d'après Ilan, marque un tournant dans le travail de ce réalisateur.
Love
House of Flame
Anthology with cranes
Muybridge's strings
Puis c'est la directrice du master d'arts plastiques spécialisé en cinéma d'animation de l'Université des Arts de Tokyo, Mitsuko Okamoto, qui vint répondre aux questions d'Alexis, et nous présenter cette formation très prometteuse : ouvert en 2008, ce master est axé principalement sur le court-métrage avec également des cours de manga, de sound design ou d'infographie (avec des enseignants comme Koji Yamamura). La directrice, qui est une ancienne productrice, enseigne également aux étudiants à être autonomes et les accompagne dans leur confrontation à la réalité économique de la production. La formation se déroule sur deux ans, avec réalisation d'un film par an par étudiant, dont plusieurs vraiment très aboutis furent projetés. Enfin, avant de fermer la boutique, Alexis nous présenta un trailer de deux minutes d'un film réalisé par Akinoh Kondo, KiyaKiya.
Kiya Kiya
Les petits déjeuners du Nemours se poursuivirent en début de matinée du jeudi par un très intéressant échange avec Jean-François Laguionie et Anik Le Ray, respectivement réalisateur et scénariste du long-métrage Le Tableau, sorti en salle en novembre 2011 et qui explore le thème de la création. Après avoir survolé sa longue carrière et abordé avec Anik Le Ray certains points du travail de scénario, Jean-François Laguionie a expliqué à l'auditoire attentif la manière dont il aborde la fabrication d'un film, court ou long : il travaille sans réel story-board, avance "sans trop réfléchir", laisse parler "son ventre, son coeur, ses mains", et utilise des petits croquis libres qui ne sont pas dessinés dans des cases, pour monter une "animatique sauvage" sur lesquelles il va ajouter les voix principales - au cours de l'échange avec le public, on apprendra notamment qu'à ce stade précis, Jean-François Laguionie n'a pas encore déterminé la technique employée pour le futur film. Il insistera sur l'importance de l'animatique comme outil de communication avec les producteurs. A titre d'exemple, Jean-François Laguionie nous a fait le plaisir de dévoiler un grand nombre de ses "croquis d'animatique" de son futur long-métrage Louise en hiver.
Le Tableau
C'est Theodore Ushev qui vint prendre la suite de Jean-François Laguionie, et dont l'interview a tout autant régalé l'auditoire il me semble. Theodore Ushev, né en Bulgarie en 1968, est réalisateur, animateur, illustrateur bref un "plasticien multimédia" - son travail est étroitement lié à la musique, pas uniquement sur le mode d'une visualisation graphique de la musique en elle-même, mais dans le but d'en créer quelque chose de spontané, de puissant qui dépasse la "simple" illustration sonore (c'est ce que j'ai compris). Après avoir passé (trop) rapidement en revue ses débuts de carrière d'artiste aux multiples talents exercés sur de multiples supports - il a notamment expérimenté des animations dans Flash 1.0, Theodore Ushev a raconté à l'auditoire comment son affiche pour le festival d'Ottawa 2009 avait bizarrement créé la polémique par son style expressionniste qui avait plus ou moins choqué la "frange conservatrice de l'animation", comme on peut le lire sur ce blog par exemple… les commentaires des lecteurs offusqués sont juste effarants. Suivirent quelques extraits de films réalisés par l'artiste : Tower Bawher (2005), considéré par l'auteur comme son premier film professionnel, et qui a lancé à l'ONF une nouvelle vague de films abstraits et expérimentaux ; Drux Flux (2008), un film ensuite repris et détourné par les internautes. En effet, Theodore Ushev, croit au mouvement du copy left ou pour le partage, l'échange et la libre modification des oeuvres, où les artistes apprivoisent les idées et les travaux des autres, car il considère que n'importe quel réalisateur a démarré en citant ou en détournant l'oeuvre d'un autre artiste d'une manière ou d'une autre, pour en ressortir une création originale et personnelle…vaste et intéressant débat. Au sujet de l'incontournable Lipsett Diairies (2010), qui entraîne le spectateur dans les sombres méandres de la maniaco-dépression dont souffrait Arthur Lipsett (cinéaste canadien d'avant-garde), Theodore a insisté sur la nécessité de se sortir d'un tel film, pas tant du point de vue de la longue fabrication mais plutôt à cause de la gravité du thème abordé. Pour terminer sur ce sujet, il a raconté une anecdote témoignant de l'atmosphère étrange qui flottait autour du film : lors de son travail de recherche de documents biographiques, Theodore Ushev a découvert qu'il avait vécu à Montreal dans un immeuble dont l'un des appartements avait été occupé par Arthur Lipsett lui-même bien des années auparavant. Alexis a ensuite questionné l'artiste sur l'une des composantes majeures de son oeuvre, la musique ; on a pu visionner un court extrait de Yannick Nézet-Séguin : No Intermission (2010), un court-métrage biographique mêlant documentaire et animation abstraite, puis Demoni un clip réalisé par Theodore Ushev en 2012 pour le groupe bulgare Kottarashky & The Rain Dogs.
Tower Bawher
Drux Flux
Lipsett diaries
Demoni

Alexis avait ensuite convié pour la première partie de la séance du vendredi Morad Kertobi (responsable courts-métrages au CNC) et Olivier Catherin (producteur des 3 Ours) pour discuter de la production du court-métrage d’animation aujourd’hui en France. Je n'étais pas présente à ce moment-là ; ceci dit, vous pouvez retrouver l'entretien ici sur le blog des AAA (je crois que d'autres enregistrements sont également disponibles mais je n'en ai écouté aucun pour l'instant). La séance se poursuivit par l'arrivée de Mirai Mizue et Shin Hashimoto, deux réalisateurs japonais indépendants. Pour le premier on a pu visionner Fantastic cell (2003), un court-métrage d'animation abstraite dans lequel des formes élémentaires qui ressemblent à des croquis dessinés au téléphone dansent sur une musique de Tchaïkovski (l'auteur est un grand amateur des animations Disney et en particulier de Fantasia du moins lorsqu'il le dessine à l'époque), puis un extrait de Playground (2010) plus orienté sur la recherche du mouvement et aussi le trailer de Modern N.2, en compétition cette année à Annecy. Ensuite ce fut le tour des films de Shin Ashimoto : The Undertaker and the Dog un beau film de fin d'études réalisé en 2010, animé à l'encre et à l'atmosphère étrange, puis un court extrait de Beluga, un film sans financements (l'autoproduction est le modèle économique de son travail de réalisateur) et également sélectionnné en compétition à Annecy 2012. C'est ainsi que fut abordé le CALF, un regroupement d'auteurs japonais indépendants dont le logo est un quadrupède sans tête (calf signifie veau) et qui m'avait intriguée lors de la projection la veille. Ce collectif agit depuis 2010 comme un label à l'intérieur duquel s'érige la volonté de mutualiser les moyens entre plusieurs auteurs japonais indépendants. Les objectifs visés par la création de ce collectif sont : la volonté de faire connaître les travaux de leurs auteurs au-delà de l'archipel nippon, le désir d'entrer dans d'éventuelles coproductions internationales, et la possibilité de bénéficier de financements plus importants de manière à voir l'aboutissement de leurs travaux. Situé à Tokyo, le studio CALF fabrique également des spots publicitaires et des programmes pour la télévision, ce qui permet le financement de films personnels.
Fantastic cell
Modern n.2
The undertaker and the dog

Enfin, pour clore cette semaine en beauté, Franck Dion est venu nous parler de son film Edmond était un âne - le film allait être projeté en compétition l'après-midi même (mais flou) - ce qui ne lui aura finalement aucunement porté préjudice, puisque quelques temps plus tard nous célébrions son Cristal à l'Impérial, voir le post de Florentine ci-dessus.
Ce dernier court-métrage dionesque coproduit par l'ONF et Arte se déroule à New-York autour de l'année 1968, et le personnage principal minuscule est littéralement submergé par les immenses rayonnages d'archives - l'étagère étant un thème graphique récurrent cher à Franck Dion depuis son Inventaire Fantôme.
Alexis a également montré un très court extrait d'une archive INA de "Claude Sautet sur la difficulté de faire un film" ; pour Franck la difficulté de faire un film, c'est "tenter de rester libre dans sa création cinématographique malgré la réalité économique" de ce secteur - dont on discute très régulièrement dans le forum de fousdanim - ce qui a permis à Franck de rebondir et de nous parler d'une part de l'important travail réalisé par Papy3D Productions dont il est l'un des membres, mais aussi de sa collaboration avec Pierre Caillet, l'un des vieillards du collectif
Et pour être sûr de finir la matinée en retard (sic), Alexis nous a montré un film d'Em Cooper, Emergence qui d'après ce que j'ai compris, est une performance mêlant peinture animée et composition musicale de Jim Perkins.
Edmond était un âne
Emergence
En résumé, ces quatre rencontres "café-croissant" ont été à l'image d'Alexis : pleines de curiosité et de passion, avec un trait d'humour, le tout sur le ton de la convivialité et de la courtoisie qu'on lui connaît bien. Si l'évènement nécessiterait sûrement quelques petits ajustements en termes de programme/timing et d'environnement matériel, ce fut un véritable succès pour une première ; et après avoir remercié une dernière fois l'équipe de AAA et bien-sûr Alexis pour tout ce travail accompli, souhaitons vivement que cette riche expérience soit reconduite et développée dans les éditions à venir.
Ci-dessous, un croquis-patchwork-à-l'arrache qui résume ma semaine d'Annecy

Festivals suivis

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