Le FICAM peut être un festival aussi chargé que celui d'Annecy si on y fait toutes les activités proposées. Entre les séances, les tables rondes et les rencontres faites au hasard, il y a de quoi remplir sa journée! Je noircis des pages et des pages de notes que je n'aurais jamais le temps de vous retransmettre, mais ça fait sérieux :). Le principal problème étant que tout est intéressant et que j'ai du mal à lever le pied (je rêve de posséder le don d'ubiquité). Par exemple, là je loupe la projection du film de Lotte Reiniger Les Aventures du Prince Ahmed. Grand classique que j'ai bien sûr vu plusieurs fois, mais là c'est avec Makena Diop et ses musiciens, conteur africain qui a déjà illuminé le pic-nic organisé pour les 10 ans du FICAM Dimanche vers midi.

Je retiens trois temps forts pendant ce week-end, car il faut bien trier un peu.
Le premier a été la leçon de cinéma de Michel Ocelot, un rendez-vous "Coulisses de la création". Présenté par lui-même avec un dvd sur lequel il avait compilé plusieurs extraits de son travail, il nous a montré les différentes techniques qu'il avait pu utiliser dans ses différents projets et comment lui venait ses idées. En partant du magnifique court-métrage Les trois inventeurs fait en papier découpé avec des napperons pâtissiers jusqu'à son clip réalisé pour Björk dans lequel il mélange prise de vue réelle et expérimentations, en passant bien sûr par son film charnière, Kirikou et la sorcière. Long métrage bien connu de tous qui lui a apporté la reconnaissance du public mais fut également un succès critique et financier, ce qui lui permis de réaliser plus facilement ses films. Il a insisté sur la débrouille, le fait que l'on pouvait animer sans moyens, et surtout que c'était l'histoire le plus important. Le meilleur exemple étant La légende du pauvre bossu qui est en fait une animatique (une suite d'images fixes) et qui a obtenu le César du Meilleur film d'animation en 1982. Un de ses conseil est de ne pas faire compliqué et cher. Ce qui ne l'a pas empêché de se payer le luxe de faire un film entier dans un seul endroit, à Paris pour Azur et Asmar. Cela coûtait plus cher mais était bien plus facile que de travailler dans 5 pays différents comme pour Kirikou. Azur et Asmar, dont on peut voir l'exposition dans le hall du théâtre de l'Institut, est fait en 3D mais garde toujours le style propre à Michel Ocelot, avec très peu de mouvements de caméra et un travail sur l'intolérance. Pour la petite histoire, Michel Ocelot a également parlé rapidement du court-métrage Les 4 vœux, dans lequel il s'est frotté à la technique traditionnelle 2D, sans mentionner qu'il s'agissait d'un film pornographique...
Après la séance, il est sortie dehors pour montrer les marionnettes qu'il avait amené avec lui, suivi d'une foule d'étudiants et de curieux qui se sont massés autour de lui. L'image était assez belle et tous ont pu poser leurs questions.

Puis le FICAM nous a permis de rencontrer le réalisateur tchèque Jiri Barta, avec la projection de son dernier long-métrage Drôle de grenier et le rendez-vous "un thé à la menthe avec...". Jiri Barta commence à travailler au sein d'un grand studio d'état dans les années 70 et réalise ses premiers court-métrages, dans lesquels ils mélangent déjà plusieurs techniques. Il aime combiner et ainsi utiliser la technologie avec quelque chose en plus. Il a bien sûr été marqué par ses compatriotes Trnka, Pojar ou encore Svankmajer, mais il cite également Federico Fellini, Roman Polanski, Pritt Pärn, Piotr Dumala, Garri Bardine... En 1985, il réalise une de ses œuvre les plus connue Krysar, le joueur de flûte, un moyen métrage inspiré d'un conte médiéval allemand. Puis il imagine le scénario du long métrage Golem, mais la chute du gouvernement tchécoslovaque l'empêche de trouver les financements suffisants et le cinéaste n'a pour l'instant réalisé qu'un court extrait de ce film en 1996, que je vous invite a regarder sur YOUTUBE.. La technique est ici étonnante puisqu'il s'agit de projections d'images sur de la pâte à modeler. L'ordinateur lui est d'une grande aide mais ne constitue pas une finalité, Jiri Barta a besoin de réalité et choisi aussi ses techniques en fonction du sujet. Ainsi, dans Drôle de grenier, qui est un long-métrage pour enfants, il utilise des jouets et des objets trouvés pour créer ses décors et ses marionnettes. Fait de bric et de broc, l'univers du film reflète bien l'imagination débordante des enfants, pour lesquels les greniers sont souvent des terrains de jeu. Ce film contraste avec ses productions précédentes destinées aux adultes, pas dans le style mais dans le scénario calibré pour un public enfant, volonté de distribuer le film à un public plus large et d'obtenir des fonds. Une histoire plus convenue passe plus facilement les frontières et promet d'être plus commerciale. Auparavant il lui était plus simple de sortir ses créations puisqu'elles étaient distribués automatiquement par l'état au cinéma. Tous les réalisateurs du moment travaillaient dans un seul studio et s'aidaient mutuellement. Ils étaient dans une sorte de prison dorée dans laquelle ils devaient être inventifs et trouver des métaphores pour exprimer ce qu'ils vivaient, afin de ne pas être censuré. Avoir un mur en face leur permettait de se surpasser. C'était compliqué mais ils avaient des choses à combattre et ils réussissaient finalement à s'exprimer avec force, alors que maintenant, dans un monde où tout est libre et gratuit, la création doit se battre contre un ennemi plus redoutable, l'argent et les lois de marché capitalistes. Jiri Barta a de nombreux projets et tête et n'a pas tout à fait abandonné Golem, que l'on espère voir complètement réalisé un jour. J'ajoute qu'il travaille avec sa femme, qui a animé quelques passages dans son dernier film, et qu'il a dit à son propos une très jolie phrase : "I I realize my films but she realizes my life" (là c'est mon côté fleur bleue qui parle :))

Enfin, je dois vous parler des coulisses de la création avec Pierre Sauvalle. Ce réalisateur-producteur-chef d'entreprise-militant a un parcours étonnant et admirable, qui montre combien il est dur de monter des projets originaux d'animation en Afrique. Né au Cameroun en 1967, il est diplômé de l'École d'Art et de Communication de Cergy (DNPA), de Paris VIII (DEUG cinéma) et du Centre de formation technique des Gobelins (réalisateur, story-boardeur en dessin animé). Il a ensuite travaillé pendant une dizaine d'années dans des studios français, dans lesquels il a appris le rythme, la rigueur du travail et les standard par rapport à un marché précis. Porteur d'un premier projet de long-métrage pour lequel il avait investit dans un pilote, il reçu un grand choc à Cannes quand on lui dit que ce domaine n'était pas pour les africains. Il rencontrera cette réaction de nombreuses fois par la suite... L'afro-pessimisme, comme il le nomme, désigne la méfiance des occidentaux sur les produits à valeur ajoutée africains, surtout quand il y a une volonté de répondre au marché international. Quand il s'agit de trouver de la main d'œuvre pas chère pour des produits bas de gamme il n'y a pas de problème, mais quand l'Afrique se propose de produire la même chose qu'ailleurs, elle commence à faire peur. Il y a un réelle blocage et il faut prendre le temps de rassurer les possibles partenaires et faire ses preuves. Suite à cette première opposition, Pierre Sauvalle est retourné dans son pays pour monter un studio africain et construire quelque chose de nouveau.
Créé en 1998 à Dakar, Pictoon est la première société de production de dessins animés africaine. Il y avait tout à faire et Pierre a réussi en s'adaptant aux contraintes locales. Il a entreprit un travail de démystification de l'animation, produisant les tables lumineuses, le papier d'animation et le matériel habituel de l'animateur sur place, et réduisant ainsi les coûts. Il a également former avec ses propres fonds 100 jeunes à l'animation pendant 3 ans, leur apportant un cadre et une bonne formation pour mettre en place des équipes. Faire des films d'animation devenait ainsi possible en Afrique. En 2001, il pouvait donc commencer la production de sa première série, Kabongo le griot (13X13 épisodes). Son but était alors de produire des œuvres universelles, comme avait pu le faire Michel Ocelot avec Kirikou et la sorcière. La série narre les aventures de Kabongo, conteur qui voyage à travers le monde à la recherche d’un disciple à qui enseigner son art. Elle est passé sur des chaînes africaines, suisses, canadiennes mais pas françaises. Après ça, Pierre Sauvalle a changé de cap et a travaillé sur des long-métrages pour le marché africain, afin de plaire aux jeunes et d'obtenir la reconnaissance du public. Il en a mis un de côté, un peu trop ambitieux, et se concentre désormais sur Les lions invincibles, projet déjà bien avancé qui tourne autour de joueurs de football, véritables dieux vivants en Afrique (les lions invincibles faisant bien évidemment référence aux lions indomptables, équipe du Cameroun ). Ce sera un film d'aventure ludique dans lequel les humains se mêlent aux animaux, comme dans les contes africains. Co-produit par des producteurs français avec la participation de Didier Drogba, le film a un budget d'environ 1 million d'euros, ce qui est peu en comparaison des long-métrages européens (6 à 13 millions environ). Il y a donc un décalage financier avec les potentiels partenaires francophones, ce qui constitue une véritable problématique économique en terme de production. Malgré tout, il est en train de lancer la production. Sa passion et sa volonté lui ont permis de construire du concret mais la route est encore semée d'embûches. Je suis vraiment admirative devant son investissement et ce qu'il a pu accomplir, et j'espère pouvoir voir dans quelques années ce long-métrage finit et reconnu.
